Alain Bauer à eFutura, la souveraineté commence par la capacité à penser

En ouverture de la 11e Journée de la transition numérique d’eFutura, le 5 novembre à Paris, Alain Bauer a livré une lecture sévère des bouleversements en cours. Face au retour des ambitions impériales, à l’intelligence artificielle et à l’affaiblissement de l’État, le professeur émérite de criminologie appelle à retrouver une capacité d’analyse. Et à cesser de sous-traiter notre jugement.
Conférence introductive d’Alain Bauer lors de la journée eFutura du 5 novembre 2026.

En ouverture de la 11e Journée de la transition numérique d’eFutura, le 5 novembre à Paris, Alain Bauer a livré une lecture sévère des bouleversements en cours. Face au retour des ambitions impériales, à l’intelligence artificielle et à l’affaiblissement de l’État, le professeur émérite de criminologie appelle à retrouver une capacité d’analyse. Et à cesser de sous-traiter notre jugement.

Le programme invitait à se projeter en 2035. Alain Bauer a choisi de raccourcir l’horizon. À ses yeux, les ruptures à affronter se jouent bien avant, dès 2028. Une manière de donner le ton de cette conférence inaugurale, organisée par eFutura à l’hôtel Bedford, autour de la prospective numérique. L’heure n’est pas, pour lui, aux scénarios lointains, mais à la compréhension de transformations déjà engagées.

Son diagnostic dépasse largement la technologie. Il porte sur notre aptitude à comprendre le monde, à apprendre des crises et à construire une réponse politique. L’État, accuse-t-il, oublie les enseignements de l’épreuve précédente. Et la société perd les connaissances qui lui permettraient de mettre les événements en perspective. Nous formerions ainsi des « tacticiens », capables de répondre à une situation immédiate, davantage que des « stratèges » aptes à en comprendre les causes et à anticiper ses conséquences.

L’IA et le risque de sous-traitance cognitive

Au cœur de cette critique figure la « sous-traitance cognitive ». Alain Bauer dénonce, en effet, une délégation croissante du savoir et de la réflexion. Le problème n’est plus seulement de disposer d’informations, mais de conserver les moyens de les interpréter, de les contester et de les relier à une histoire.

L’intelligence artificielle vient, dans son raisonnement, amplifier cette fragilité. Elle bouscule le travail, mais aussi la valeur accordée à la formation et la possibilité de se projeter dans l’avenir. Le conférencier insiste sur les catégories sociales désormais concernées. Les classes moyennes supérieures, qui pouvaient considérer leurs qualifications comme une protection, découvrent à leur tour que leurs activités sont susceptibles d’être automatisées.

Cette perspective nourrit, selon lui, une inquiétude qui dépasse la seule peur de perdre son emploi. Que devient un parcours professionnel lorsque les compétences patiemment acquises paraissent soudain moins utiles ? Comment construire un avenir lorsque la technologie semble en modifier constamment les règles ?

Alain Bauer interroge également l’économie de cette transformation. Il estime que le coût réel de l’IA reste insuffisamment visible, ce qui brouille l’évaluation de sa rentabilité. Derrière la promesse d’efficacité se pose donc une double question, celle de la valeur effectivement créée et celle des capacités humaines que l’on risque de laisser dépérir.

Face aux empires, une Europe réduite au marché

Dans son analyse, cette perte de maîtrise s’inscrit dans un monde où les ambitions impériales n’ont jamais disparu. Les puissances ne partagent ni la même représentation de l’espace ni la même lecture de l’histoire. Pour le comprendre, Alain Bauer invite à regarder les cartes géographiques telles qu’elles sont pensées à Washington, Moscou, Pékin ou Ankara. Ce qui paraît central aux uns peut être périphérique aux autres.

Il décrit ainsi une Chine raisonnant à l’échelle de vastes ensembles géographiques et une Amérique de Donald Trump portant une ambition continentale, de l’Arctique à l’Antarctique. Ces représentations orientent les stratégies de puissance, bien au-delà des seuls échanges commerciaux.

Dans ce paysage, son jugement sur l’Europe est tranchant. Selon lui, l’Europe constitue un marché davantage qu’un empire et devient, à ce titre, un espace de prédation. Elle attire les ambitions des autres sans disposer d’une capacité politique et stratégique à la hauteur de son poids économique.

La souveraineté ne se résume donc pas à choisir une technologie ou à défendre une industrie. Elle suppose de savoir ce que l’on veut préserver, ce que l’on accepte de déléguer et les moyens que l’on est prêt à engager. Alain Bauer rappelle à cet égard le rôle de la dissuasion nucléaire et cite Airbus et Ariane parmi les capacités qui subsistent. Autant de points d’appui qui ne suffisent pas, dans son propos, à masquer l’affaiblissement général qu’il décrit.

La confiance publique à l’épreuve du renoncement

Le réquisitoire se fait plus politique lorsqu’il aborde l’État français. Alain Bauer voit dans les difficultés de l’enseignement, de l’hôpital ou de l’industrie les manifestations d’un même mouvement de renoncement. À force de sous-traiter, l’État aurait progressivement perdu les moyens d’agir et de comprendre ce qu’il délègue.

Il rattache cette évolution à plusieurs décennies de choix politiques et à une certaine conception de l’intégration européenne. Cette lecture, ouvertement critique, fait de la crise actuelle l’aboutissement d’erreurs accumulées plutôt que la responsabilité du seul gouvernement en place.

Crises industrielle, énergétique, agricole, sociale et cyber se superposent désormais. Or, selon le conférencier, le pouvoir ne sait plus résoudre les conflits suffisamment tôt. Il attend la rupture pour mesurer la gravité de la situation. À cette impuissance s’ajoute une crise de confiance, alimentée, estime-t-il, par les mensonges publics et l’absence d’explications ou de reconnaissance des erreurs.

La donnée illustre également ce décalage. Alain Bauer critique un modèle dans lequel l’accès à des services présentés comme gratuits repose sur l’échange de données personnelles, sans que les individus en maîtrisent réellement la valeur. Il reproche à l’État de ne pas avoir su organiser une réponse à la hauteur de cet enjeu.

L’ouverture de cette journée ne se termine pourtant pas sur la seule perspective d’un effondrement. Alain Bauer appelle à développer un esprit de résistance. Il voit même dans la mobilisation des lycéens un signe encourageant, celui d’une jeunesse qui quitte les écrans pour retrouver une expression politique.

Son conseil final tient en quelques mots, « créez le doute, vérifiez tout ». Une exigence qui vaut pour les discours politiques, les promesses technologiques et les réponses produites par l’IA. In fine, la première condition de la souveraineté reste la capacité à exercer son propre jugement.

A lire : Trump, le pouvoir des mots d’Alain Bauer (FIRST Editions)

Couverture du livre Trump, le pouvoir des mots d’Alain Bauer, publié chez First Éditions.

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