Du Retour de Martin Guerre au wallet numérique, l’identité sort de la fiction

Au Forum InCyber, le petit-déjeuner du 12 mars consacré à l’identité numérique a montré que le wallet européen entre dans une phase désormais bien plus concrète. Wallet public, wallets privés, wallet d’entreprise, extension à de nouveaux justificatifs, intégration par les grandes plateformes et arrivée de services à valeur ajoutée autour des portefeuilles. Le sujet quitte le laboratoire pour devenir une infrastructure de preuve.

Le Général Marc Watin-Augouard a ouvert les échanges avec un parallèle amusant avec Le Retour de Martin Guerre (le film de Daniel Vigne – 1982). La référence était d’ailleurs assez bien trouvée. Elle disait en peu de mots ce que l’identité numérique cherche précisément à corriger. Pendant longtemps, l’identité s’est appuyée sur la ressemblance, le récit et la reconnaissance sociale. Il suffisait parfois d’un visage plausible, d’une mémoire convaincante ou d’un contexte favorable pour être accepté comme quelqu’un d’autre.

Le cinéma a d’ailleurs souvent exploité cette faille. Le Retour de Martin Guerre, J’ai épousé une ombre, Plein soleil, Le Talentueux Mr Ripley ou encore Catch Me If You Can racontent tous, chacun à leur manière, la même faiblesse. Une identité paraît crédible, donc elle est automatiquement admise. Le sujet du wallet d’identité numérique consiste justement à sortir de cette logique d’apparence pour entrer dans une logique de preuve vérifiable.

Un écosystème de wallets plutôt qu’un outil unique

Les échanges de ce petit-déjeuner, réunissant Frédéric Herry de l’IRCGN, Bruno Buffenoir de Kipmi, Sandrine Hilaire de Bestways Consulting, Anthony Carmoy de France Identité et Elyes Lehtihet de l’ANSSI, ont confirmé que l’avenir ne passera pas par un wallet unique. Le cadre européen prévoit, en effet, qu’au moins un wallet soit proposé par chaque État membre à ses citoyens et à ses entreprises. Mais il permet aussi l’existence de wallets privés conformes au même cadre d’interopérabilité.

L’identité numérique ne sera pas donc réduite à une application régalienne. Elle reposera sur un ensemble de portefeuilles capables d’échanger dans un langage commun. Cette approche ouvre la voie à de nouveaux usages, mais aussi à de nouveaux acteurs.

France Identité donne déjà un aperçu du mouvement

France Identité fournit aujourd’hui la version la plus visible du wallet public. L’application, qui associe la carte nationale d’identité au smartphone, permet de créer une identité numérique régalienne, de produire certains justificatifs d’identité et d’intégrer le permis de conduire numérique et les certificats d’immatriculation.

Le mouvement devrait progressivement s’étendre. Le wallet n’a, en effet, pas vocation à se limiter à la seule preuve d’identité civile. D’autres titres et justificatifs pourraient y être intégrés avec le temps, comme des justificatifs de domicile, la carte d’étudiant, la carte Familles Nombreuses ou encore, à terme, le permis bateau. Cette extension est au cœur de la logique même du wallet.

Le wallet d’entreprise change la donne pour les organisations

L’autre nouveauté, c’est l’arrivée d’un wallet d’entreprise, l’European Business Wallet. Son principe : permettre à une personne de démontrer, de manière vérifiable, qu’elle agit bien comme représentant légal ou comme mandataire habilité d’une organisation.

Dans les parcours B2B, les démarches contractuelles, les échanges réglementaires ou les processus de conformité, cette capacité peut simplifier des vérifications encore très lourdes. Aujourd’hui, il faut souvent accumuler les documents, transmettre des pièces déjà fournies ailleurs, produire des justificatifs peu lisibles et supporter des délais importants. Avec un wallet d’entreprise, l’objectif est de rendre ces preuves plus immédiates, plus fiables et plus faciles à vérifier.

Les grandes plateformes sont elles aussi concernées

Autre évolution importante, l’identité numérique ne s’arrêtera pas à la sphère administrative. Les grandes plateformes numériques entrent elles aussi dans le champ. Le règlement européen prévoit que les acteurs soumis à des obligations fortes d’identification devront accepter le wallet. Il prévoit aussi que les grandes plateformes en ligne devront ntégrer ce mode d’authentification lorsque l’utilisateur souhaite s’en servir. Un bouton “Se connecter avec mon wallet” devrait donc apparaître sur des plateformes comme Instagram, LinkedIn, mais aussi chez les géants du e-commerce.

Tous les secteurs qui demandent une pièce d’identité seront touchés

La portée de ce mouvement est large. Tous les secteurs dans lesquels la présentation physique d’une pièce d’identité ou l’envoi d’une copie restent une étape habituelle sont concernés. Banque, assurance, télécoms, immobilier, santé, transport, éducation, recrutement ou services publics figurent parmi les terrains les plus évidents.

L’ambition étant de réduire la circulation de copies de documents, de limiter la surexposition de données personnelles et d’améliorer la fiabilité des vérifications. Dans nombre de situations, le wallet pourrait remplacer des pratiques devenues à la fois inefficaces, intrusives et vulnérables à la fraude.

Kipmi illustre la montée d’une couche de services

La démonstration proposée par Kipmi a permis de voir un autre aspect essentiel de cette transformation. Le wallet ne se réduit pas à une application de présentation d’identité. Kipmi a montré une plateforme SaaS associée à son wallet, avec des espaces structurés par établissement demandeur (banque, assurance, santé, etc.) et plusieurs briques complémentaires, parmi lesquelles la signature électronique et le coffre-fort numérique.

Cette approche est importante car elle révèle la prochaine étape du marché. La valeur ne se jouera pas seulement dans le stockage d’attributs ou la présentation de justificatifs. Elle se jouera dans la qualité des parcours que les acteurs construiront autour du wallet. Signature, conservation sécurisée, partage contrôlé, organisation des demandes, orchestration documentaire. Le wallet devient un environnement de services, pas seulement un portefeuille.

Screenshot

Une nouvelle infrastructure de preuve

Ce petit-déjeuner du Forum InCyber a eu un mérite important. Il a rendu le sujet lisible. Le wallet d’identité numérique ne consiste pas simplement à remplacer un document papier par son équivalent sur smartphone. Il accompagne une transformation plus profonde. L’identité cesse peu à peu d’être une information que l’on montre. Elle devient une preuve que l’on présente dans un cadre vérifiable, contrôlé et potentiellement interopérable à grande échelle.

Le parallèle avec Le Retour de Martin Guerre prend alors tout son sens. Dans les récits d’usurpation, la société se trompe parce qu’elle croit trop vite ce qu’elle reconnaît. Dans le monde numérique qui arrive, l’enjeu est exactement inverse. Il s’agit de construire des mécanismes où la confiance repose moins sur l’apparence que sur la preuve.

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