Le wallet européen arrive : reste à savoir qui l’utilisera vraiment

L’Europe approche d’un moment décisif pour l’identité numérique. Le cadre eIDAS impose, en effet, aux États membres de proposer un wallet d’identité numérique à leurs citoyens d’ici la fin de cette année. Si la promesse est connue (authentification forte, partage sélectif de données, justificatifs vérifiables, signatures et accès transfrontières à des services publics et privés), il existe un vrai risque de “démarrage à froid”. Autrement dit, un wallet juridiquement prêt mais économiquement encore insuffisamment amorcé. 

Le problème est simple. Une identité numérique n’a de valeur que si elle est acceptée par un nombre suffisant de services. Or les banques, opérateurs, assureurs, administrations ou plateformes ne se précipitent pas pour intégrer un dispositif que leurs clients n’utilisent pas encore. En face, les utilisateurs n’ont aucune raison d’adopter un wallet s’il ne leur sert presque nulle part. C’est le nœud de l’adoption. Le wallet européen ne se heurtera donc pas d’abord à une panne réglementaire, mais à une inertie coordonnée de l’offre et de la demande. Le diagnostic formulé ces derniers jours par Authologic (spécialiste polonais du KYC) est crédible sur ce point.

Une Europe réglementairement alignée, mais opérationnellement inégale

La Commission rappelle que les fournisseurs de services légalement tenus d’identifier leurs clients sans ambiguïté devront accepter le wallet pour l’authentification. Les lectures de marché convergent vers un horizon fin 2027 pour une large partie des acteurs régulés. Le problème est que ce calendrier commun ne produit pas du tout une maturité commune.

La France et la Pologne illustrent bien cette asymétrie. En France, France Identité progresse et permet déjà l’accès à plus de 1 800 services via FranceConnect, mais l’adoption reste encore limitée à l’échelle d’un marché de masse. Les chiffres évoquaient fin 2025 un peu plus de 3,2 millions d’identités numériques créées ; ce volume reste modeste si l’on raisonne en couverture de population et surtout en pression commerciale sur les acteurs privés. En Pologne, mObywatel a déjà franchi un autre cap, avec environ 11 millions d’utilisateurs selon plusieurs sources sectorielles. Là, l’effet d’entraînement pour les entreprises devient beaucoup plus tangible.

Ce décalage confirme que l’EUDIW ne sera pas lancé sur un marché homogène. Il reposera sur des socles nationaux très inégaux termes de volume, d’ergonomie, de portefeuille de preuves et de culture d’usage. Parler du wallet européen comme d’un basculement uniforme serait donc trompeur. Il y aura plusieurs vitesses, et probablement plusieurs narratifs nationaux de réussite ou de frustration.

Le sujet n’est déjà plus l’identité seule

Sans compter que ce wallet ne servira pas seulement à “prouver qui je suis”. Il est amené à devenir une infrastructure de présentation de preuves et, à terme, d’orchestration de transactions. Les pilotes européens testent déjà des cas d’usage allant au-delà du login ou du KYC classique : représentation d’entreprise, partage de données métier, supply chain, paiements et authentification de paiement. Le consortium WE BUILD travaille précisément sur ces terrains B2B, B2G et B2C avec plus de 180 organisations réparties dans 26 pays.

Pour les entreprises, intégrer l’EUDIW ne reviendra donc pas seulement à ajouter un bouton d’authentification. Il faudra gérer la confiance dans les attributs reçus, la qualité des justificatifs, la traçabilité du consentement, l’enregistrement des relying parties, la conformité sectorielle, et l’articulation avec les parcours existants de KYC, de lutte anti-fraude et de signature. La promesse de simplification est réelle, mais elle déplace la complexité. Elle ne l’efface pas.

Le marché va manquer moins de volonté que de capacités

Enfin, même avec une obligation réglementaire, il n’existe pas aujourd’hui une armée d’intégrateurs, d’architectes IAM, d’experts conformité et de juristes capables d’accompagner simultanément des dizaines (voire des centaines) de milliers d’organisations. L’idée d’un goulet d’étranglement sur les compétences paraît très plausible.

D’ici fin 2026, l’Europe aura bien des wallets. Mais la vraie bataille se jouera aussi cette année et en 2027 sur l’acceptation par les services, l’ergonomie des parcours, la densité des cas d’usage et la capacité à produire de la confiance sans ajouter de friction.

Sur le papier, le wallet européen est une brillante idée. Mais il peut échouer, au moins partiellement, s’il arrive trop tôt dans des marchés encore trop froids. C’est là que se jouera la différence entre une innovation réglementaire et une infrastructure réellement adoptée.

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