Fausses déclarations, faux sites, fausses publicités, faux cabinets d’avocats, faux profils, faux médias. Le numérique n’a pas créé le mensonge, mais il lui a donné une échelle, une vitesse et un habillage professionnel inédits. Le problème n’est plus seulement la circulation d’informations erronées. C’est la production industrielle de signes de légitimité destinés à tromper des particuliers, des entreprises, des administrations et parfois l’opinion publique elle-même.
Une enquête publiée par la BBC mi-avril a remis ce basculement en pleine lumière. Selon cette investigation, des intermédiaires et conseillers auraient proposé au Royaume-Uni de fabriquer de faux dossiers d’asile à coups de récits préparés, de lettres de soutien, de photos mises en scène, de faux partenaires et même de traces médicales construites pour donner de la crédibilité à des déclarations mensongères. Ce qui frappe, c’est la méthode. Car il ne s’agit plus seulement de falsifier un document, mais de reconstituer un environnement complet de vraisemblance. Et cette méthode est aussi utilisée en France.
Beaucoup croient encore que le faux se repère à son amateurisme. C’était vrai quand l’escroc écrivait mal, bricolait une page douteuse et copiait un logo de travers. Ce n’est plus le cas. Europol confirme qu’aujourd’hui les LLM et l’IA générative améliorent l’efficacité de l’ingénierie sociale, permettent d’adapter les messages à la langue, au contexte culturel et au profil de la victime, et augmentent même le taux de clic des messages de phishing par rapport à des messages rédigés par des humains. L’agence souligne aussi que des kits de phishing, des faux sites et des services d’usurpation sont disponibles à bas coût dans l’économie criminelle.
Faux avocats, vrais préjudices
Le faux prospère donc parce qu’il n’imite plus seulement l’apparence du vrai, il imite aussi ses preuves. C’est ce qu’on voit avec les faux sites juridiques. Au Royaume-Uni toujours, la Solicitors Regulation Authority (l’équivalent de l’Ordre des avocats et du Conseil national des barreaux en France) a publié 149 alertes de fraude en seulement trois mois l’an dernier. Il a encore signalé, le 10 avril 2026, un site utilisant l’identité d’un véritable solicitor pour proposer prétendument des services de récupération de fonds liés à des escroqueries financières. Autrement dit, même les victimes d’une première fraude peuvent être happées une seconde fois par un faux recours habillé en solution légale.
Et le phénomène déborde très largement du champ juridique. Le gouvernement britannique a lui-même mis en garde contre des courriels frauduleux usurpant le nom de professionnels du droit régulés, avec numéros d’enregistrement et coordonnées empruntés pour donner une apparence d’authenticité. Là encore, le ressort est toujours le même : détourner la confiance déjà investie dans une institution, une profession ou un cadre réglementaire.
Fausses pubs, fausses informations
Les plateformes publicitaires sont une autre pièce centrale de cette mécanique. En mars dernier, une analyse de Reset Tech a identifié 2 913 publicités utilisant les marques de grandes banques en une semaine, dont 51,1 % étaient probablement des arnaques, qu’il s’agisse de faux investissements, de faux crédits ou de fausses aides publiques. L’étude estime que cela pourrait représenter plus de 29 000 publicités frauduleuses sur un an et 53,6 millions d’expositions cumulées au Royaume-Uni et dans l’Union européenne. Aujourd’hui la fraude ne se cache plus, elle achète même sa visibilité.
Et cette économie du faux ne cherche pas seulement à voler ou détourner des fonds, elle cherche aussi à contaminer l’environnement informationnel. Reporters sans frontières a documenté en 2025 l’usage de l’IA générative pour copier et cloner des médias français en Afrique francophone. L’appropriation de l’identité d’un média pour produire de fausses informations n’est pas nouvelle, mais l’IA la rend moins coûteuse, plus rapide et plus massive, au point d’empoisonner le débat public en installant un doute permanent sur l’origine et l’authenticité des contenus.
La confiance, nouveau centre de coûts
Et ça, c’est un vrai risque. Une société peut survivre à une certaine quantité de mensonges. Elle fonctionne, en revanche, beaucoup moins bien quand plus personne ne sait ce qui mérite d’être cru. Pour les citoyens, cela veut dire plus de prudence, plus de vérifications, plus de temps perdu, et parfois des pertes financières très concrètes. Pour les entreprises, cela signifie une hausse du coût de la confiance avec davantage de contrôles, de conformité, de modération, de support client, de gestion de crise et de contentieux. Pour les professions réglementées, avocats compris, cela signifie que leur nom, leur réputation et leurs identifiants peuvent devenir des armes retournées contre le public.
Pour les médias, le danger est encore plus marqué. Quand un faux site ou une fausse publicité reprend vos codes visuels, votre ton ou votre notoriété, le préjudice ne se limite pas à une usurpation ponctuelle. Il ronge la promesse même de crédibilité. Car un lecteur qui s’est fait piéger une fois par une imitation d’article, un faux bandeau de chaîne ou un faux témoignage sponsorisé ne se dit pas seulement qu’un escroc l’a trompé. Il se met à douter de l’ensemble de l’écosystème. C’est exactement ce que décrivent les ONG, les régulateurs et les agences de sécurité : “la prolifération du faux détruit plus de valeur par l’érosion de la confiance que par le seul montant des fraudes visibles“.
Les plateformes, elles, ne peuvent plus se réfugier derrière l’argument de l’échelle ou de la neutralité technique. Quand des faux investissements, de fausses aides publiques ou de fausses recommandations de célébrités circulent sous forme de publicités payantes, le problème n’est plus seulement éditorial, il devient industriel et économique. La Federal Trade Commission rappelait déjà en avril 2025 que les escroqueries par usurpation d’identité d’entreprises ou d’administrations ont causé 2,95 milliards de dollars de pertes aux consommateurs américains en 2024. Cela donne la mesure du marché du mensonge.
Un espace numérique contaminé
Nous voilà donc de plain pied dans une phase où la confiance doit être démontrée partout. Les acteurs sérieux vont devoir apprendre à prouver plus qu’ils n’affirment. Cela vaut aussi bien pour les administrations, que pour les médias, les professions réglementées, les marques et les plateformes. Vérification des identités, authenticité des domaines, traçabilité des contenus, preuve de provenance, contrôle renforcé des annonceurs, mécanismes de signalement efficaces, et surtout pédagogie massive auprès du public… Tel est aujourd’hui le prix d’entrée d’un espace numérique devenu structurellement contaminé par le faux.

