La France figure parmi les pays les plus avancés de l’OCDE en matière de numérique public. Elle se distingue notamment par l’ouverture de ses données et la solidité de ses infrastructures. Mais le nouveau Digital Government Outlook de l’OCDE met en évidence une faiblesse : les stratégies, les plateformes et les référentiels existent souvent avant les usages, la mesure des résultats et la simplification réellement vécue par les citoyens.
Sur le papier, la France fait partie des bons élèves. Dans son premier Digital Government Outlook, l’OCDE lui attribue une note globale de 0,80 sur 1, contre une moyenne de 0,70 pour les pays étudiés.
La France obtient notamment de très bons résultats pour sa capacité à utiliser les données dans l’action publique, avec une note de 0,92, ainsi que pour l’ouverture par défaut, notée 0,87. Elle atteint également 0,80 en matière de services proactifs, c’est-à-dire la capacité de l’administration à anticiper les besoins plutôt que d’attendre une demande.
La performance est encore plus marquée dans l’indice OURdata, consacré aux données publiques ouvertes, utiles et réutilisables. Avec une note de 0,96, la France arrive en tête des pays évalués, devant la Corée du Sud.
Ces résultats reflètent plusieurs années d’investissement dans les portails publics, l’open data, les échanges de données entre administrations, les services numériques et, plus récemment, l’identité numérique. Mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Des infrastructures solides, mais des usages encore fragmentés
Le message principal du rapport de l’OCDE est simple : les gouvernements ne manquent plus vraiment de stratégies numériques. Ils disposent désormais de plateformes, de systèmes d’identité, de référentiels, d’infrastructures cloud et de dispositifs d’échange de données. Le problème est de les faire fonctionner ensemble, à grande échelle.
Dans les pays de l’OCDE, 83 % des gouvernements disposent par exemple d’un système national d’interopérabilité permettant aux administrations d’échanger des informations. Pourtant, en moyenne, seules 63 % des institutions publiques utilisent réellement ce système.
La différence est importante. Une plateforme peut exister sans être intégrée dans les procédures quotidiennes. Une administration peut être connectée sans que les données soient suffisamment fiables, accessibles ou compatibles. Et un service peut être disponible en ligne tout en obligeant l’usager à télécharger un justificatif, ressaisir des informations déjà connues ou poursuivre sa démarche par courrier.
La France illustre en partie ce paradoxe. Elle obtient de très bons résultats sur les données, les infrastructures partagées et la conception numérique des politiques publiques. En revanche, elle ne recueille que 0,67 dans la catégorie « centrée sur l’utilisateur », contre une moyenne OCDE de 0,71. Ce résultat ne signifie pas que les services publics français seraient globalement mauvais. Il montre plutôt que les outils et les politiques sont davantage structurés que l’expérience proposée aux utilisateurs.
L’objectif d’un État numérique ne devrait pourtant pas être de multiplier les portails ou les applications. Il devrait être de réduire le nombre de démarches, d’éviter de demander plusieurs fois la même information et de permettre à une personne de suivre un parcours administratif complet, même lorsque plusieurs organismes interviennent.
Le principe dit du « dites-le-nous une fois » résume cette ambition. Une information déjà transmise à une administration devrait pouvoir être réutilisée par une autre, avec les garanties juridiques et techniques nécessaires. Dans la pratique, ce principe reste encore appliqué de manière inégale.
L’identité numérique rencontre la même difficulté. Dans l’OCDE, 92 % des pays disposent désormais d’une stratégie nationale dans ce domaine. Près de 7 sur 10 permettent d’accéder à la majorité de leurs services publics en ligne à l’aide d’une identité numérique sécurisée.
Mais la disponibilité ne garantit pas l’adoption. Dans douze pays, moins de la moitié de la population éligible utilise effectivement une identité numérique. Les principaux obstacles ne sont plus seulement techniques. Ils concernent la confiance, la simplicité d’usage, l’accessibilité et le nombre de services réellement utiles.
La question posée à France Identité et, demain, au portefeuille européen d’identité numérique n’est donc pas uniquement de savoir quels documents pourront y être stockés. Il faudra surtout déterminer quelles démarches seront réellement simplifiées grâce à ces outils.
L’IA publique progresse plus vite que son évaluation
Le même décalage apparaît avec l’intelligence artificielle. L’IA est désormais utilisée dans au moins un domaine de l’action publique dans 97 % des pays étudiés. Elle intervient principalement dans les processus internes et dans certains services destinés aux citoyens (traitement de documents, analyse de demandes, détection d’anomalies, assistance aux agents ou réponses automatisées). Pourtant, seuls 28 % des pays évaluent systématiquement l’impact financier ou non financier de ces usages.
Autrement dit, les administrations expérimentent et déploient des outils sans toujours pouvoir démontrer qu’ils améliorent réellement le service, réduisent les coûts ou évitent des erreurs. Le constat vaut également pour les investissements numériques en général. La plupart des pays évaluent les projets avant leur lancement. Ils vérifient leur budget, leur conformité et leur faisabilité. Mais seulement un pays sur quatre réalise ensuite une analyse coûts-bénéfices pour vérifier si les promesses ont été tenues.
Cette faiblesse est centrale. Sans mesure des résultats, un projet peut être considéré comme réussi simplement parce qu’il a été livré, même s’il est peu utilisé, trop coûteux ou sans effet visible pour les usagers.
L’OCDE insiste donc sur la nécessité de passer d’une culture du lancement à une culture du résultat. Cela suppose de suivre l’usage réel des services, les abandons en cours de démarche, les délais de traitement, les erreurs, les coûts et la satisfaction des utilisateurs. Cela suppose aussi de conserver suffisamment de compétences au sein de l’administration. Seuls six pays de l’OCDE disposent d’une stratégie spécifiquement consacrée aux compétences numériques des agents publics. Sans expertise interne, les administrations risquent de dépendre de leurs fournisseurs pour choisir, piloter et contrôler les technologies qu’elles utilisent.
Le rapport ne remet donc pas en cause les progrès réalisés par la France. Il montre plutôt que la prochaine étape sera certainement plus difficile que la précédente.