À mesure que les agents IA gagnent en autonomie, une question devient prégnante : comment vérifier l’identité de l’organisation qui les mandate, les pouvoirs qui leur ont été confiés et les limites qu’ils ne doivent pas franchir ? Alexandre Kech, directeur général de la GLEIF, estime que le vLEI pourrait constituer une partie de cette infrastructure de confiance.
Un agent IA peut déjà rechercher un fournisseur, négocier une commande, préparer un contrat ou déclencher un paiement. Mais lorsqu’il se présente devant une banque, une plateforme ou un autre agent, comment savoir pour quelle entreprise il travaille ? Et surtout, comment vérifier qu’il est réellement autorisé à réaliser l’opération demandée ?
Dans un entretien accordé au podcast de Biometric Update, Alexandre Kech, directeur général de la Global Legal Entity Identifier Foundation, ou GLEIF, déplace ainsi la question de l’identité vers celle du mandat. Le problème n’est plus seulement de savoir qui agit. Il faut également pouvoir prouver qui a autorisé l’action, dans quel but et jusqu’à quelle limite.
Du LEI à l’identité numérique de l’entreprise
Le Legal Entity Identifier, ou LEI, a été créé dans le prolongement de la crise financière de 2008. Cet identifiant international unique permet de désigner une personne morale et de la relier à des données de référence publiques. Il contribue notamment à déterminer quelles entités participent à une transaction et à comprendre les liens de propriété entre entreprises.
Le LEI identifie donc l’organisation. Son extension numérique, le verifiable LEI ou vLEI, ajoute la possibilité de prouver de manière automatisée qu’une personne agit bien au nom de cette organisation et qu’elle y exerce une fonction déterminée.
Un directeur financier, un responsable de la conformité ou un mandataire peut ainsi disposer d’un justificatif numérique associant son identité, son rôle et l’entreprise qu’il représente. Le mécanisme repose sur des justificatifs vérifiables et une chaîne cryptographique permettant de remonter jusqu’à l’organisation et à la GLEIF, qui constitue la racine de confiance du dispositif. Le modèle technique du vLEI a fait l’objet d’une normalisation ISO.
L’enjeu consiste maintenant à appliquer cette logique aux agents IA.
Identifier l’agent ne suffit pas
Donner un identifiant à un agent permettrait de le reconnaître, mais pas de savoir ce qu’il est autorisé à faire. Or, dans une entreprise, une identité n’a jamais un pouvoir illimité. Alexandre Kech prend l’exemple de la gestion de trésorerie. Une organisation pourrait autoriser un agent IA à effectuer automatiquement des virements jusqu’à un certain montant. Au-delà de ce seuil, l’intervention d’un responsable humain deviendrait obligatoire.
Le justificatif présenté par l’agent devrait alors permettre de vérifier plusieurs éléments :
- l’entreprise pour laquelle il agit,
- l’autorité qui lui a délégué ce pouvoir,
- la nature des opérations permises,
- leur montant maximal et la durée de validité du mandat.
La chaîne de confiance prendrait ainsi la forme suivante :
entreprise identifiable → représentant habilité → agent mandaté → action autorisée.
Chaque maillon devrait être vérifiable et le mandat révocable. La GLEIF prévoit déjà des mécanismes d’émission, de maintenance et de révocation des justificatifs vLEI. Reste à les adapter à des agents capables d’agir de manière répétée et parfois imprévisible.
Éviter une nouvelle dépendance aux plateformes
Cette approche répond également à un problème d’interopérabilité. De nombreux dispositifs d’identité et d’autorisation proposés aux agents IA restent liés à un fournisseur, une plateforme ou un environnement technique particulier. Une entreprise peut contrôler l’un de ses agents dans son propre système. La difficulté commence lorsque cet agent doit interagir avec une banque, un fournisseur étranger ou l’agent d’une autre organisation.
Pour Alexandre Kech, le recours à des standards ouverts doit permettre d’éviter la multiplication d’identités propriétaires impossibles à vérifier en dehors de leur écosystème d’origine. Le vLEI fournirait un socle commun pour transporter une preuve d’identité organisationnelle et une chaîne de délégations entre différentes plateformes.
Les paiements transfrontaliers constituent un cas d’usage particulièrement révélateur. Dans un environnement national, les acteurs peuvent s’appuyer sur des registres, des infrastructures bancaires et des procédures de vérification connues. À l’international, les sources de confiance diffèrent et les contrôles se répètent. Un identifiant organisationnel reconnu mondialement pourrait faciliter l’automatisation de ces échanges.
Une preuve d’habilitation, pas une garantie de bonne conduite
Le vLEI ne résout cependant qu’une partie du problème. Il peut aider à prouver qu’un agent dépend d’une entreprise et qu’une autorité déterminée lui a confié un mandat. Il ne garantit pas que l’agent prendra la bonne décision, qu’il interprétera correctement les instructions reçues ou qu’il ne sera pas manipulé par une donnée frauduleuse.
Un agent dûment habilité peut toujours commettre une erreur, valider une fausse facture ou exécuter une opération contraire aux règles internes. L’identité et l’autorisation doivent donc être complétées par des contrôles transactionnels, des règles métier, une supervision continue et un mécanisme de validation humaine pour les opérations sensibles.
Une autre difficulté tient à la responsabilité. Si un agent respecte formellement son mandat, mais provoque un préjudice, qui devra répondre de l’action : l’entreprise, le collaborateur ayant configuré l’agent, l’éditeur du modèle ou la plateforme qui a exécuté la transaction ? Le vLEI peut documenter la chaîne d’autorité. Il ne tranche pas, à lui seul, cette question juridique.
La prochaine bataille de l’identité numérique
L’arrivée des agents IA élargit finalement une problématique déjà connue avec les identités professionnelles et les wallets d’entreprise. Jusqu’à présent, les dispositifs d’identité numérique cherchaient principalement à prouver qu’une personne ou une entreprise était bien celle qu’elle prétendait être. Avec les agents autonomes, ils devront également démontrer qu’une machine a reçu le droit d’agir, que ce droit reste valable et que l’action entreprise entre bien dans son périmètre.
Le vLEI présente une réponse crédible à la première partie du problème, à savoir rattacher l’agent à une organisation identifiable et rendre sa délégation vérifiable dans le temps. Mais il doit encore démontrer sa capacité à fonctionner à grande échelle, entre des systèmes concurrents et dans des transactions réellement exécutées par des agents.