Souveraineté numérique : l’école de la dépendance

L’Éducation nationale vient de renouveler son contrat avec Microsoft pour un montant de 152 millions d’euros. Une décision défendable à court terme, mais qui révèle, une fois de plus, l’absence criante d’une stratégie de sortie.

Chaque fois que le sujet de la souveraineté numérique revient sur la table (et il revient souvent ces temps-ci !), une question taraude les observateurs : si l’intention est sincère, où sont les actes ? Le dernier renouvellement du contrat Microsoft par l’Éducation nationale, pour un montant qui pourrait atteindre 152 millions d’euros, vient d’en apporter une nouvelle illustration. Une fois de plus, c’est le statu quo qui l’a emporté.

Soyons justes. Personne ne demande à l’État de couper le cordon avec Microsoft du jour au lendemain. Les 12 millions d’élèves et les quelque 870 000 enseignants qui utilisent quotidiennement Teams, Office ou Azure ne sauraient se retrouver du jour au lendemain avec un tableur vide et une messagerie en panne. Une transition technologique de cette ampleur demande des années, des investissements, une pédagogie. Les urgences du quotidien (remettre les notes à temps, organiser les conseils de classe, faire tourner les serveurs, etc.) ne laissent guère de place à l’expérimentation.

Mais c’est précisément là que le bât blesse. Car le problème n’est pas le renouvellement. Le problème, c’est ce que ce renouvellement révèle l’absence de toute trajectoire visible vers moins de dépendance. Pas de feuille de route rendue publique. Pas d’appel d’offres hybride intégrant progressivement des solutions alternatives. Pas de calendrier de migration, même partiel. Juste… la reconduction.

« Le problème n’est pas que l’Éducation nationale renouvelle Microsoft. Le vrai problème est qu’on ne voit toujours pas la stratégie de sortie » confirme Christophe Aulnette, ancien dirigeant de Microsoft France et auteur de « Le jour où j’ai quitté Bill Gates ».

Le constat est d’autant plus amer qu’il vient de quelqu’un qui a passé des années à vendre les solutions Microsoft à la France : Christophe Aulnette, ancien directeur général de Microsoft France, aujourd’hui figure reconnue des enjeux technologiques et du futur du travail. Dans son ouvrage « Le jour où j’ai quitté Bill Gates », il décrit de l’intérieur les ressorts d’un modèle commercial conçu pour fidéliser (certains diraient pour verrouiller) ses clients institutionnels. Ce n’est pas un militant open source qui crie au loup. C’est un initié qui tire la sonnette d’alarme.

L’effet cliquet : plus on attend, plus c’est difficile

Le mécanisme est bien connu des spécialistes, même s’il reste largement ignoré du grand public. Plus une organisation s’appuie sur un seul fournisseur, plus elle devient imperméable au changement. Les données sont stockées dans des formats propriétaires. Les workflows sont construits autour d’interfaces spécifiques. Les agents informatiques sont formés à un seul écosystème. Les utilisateurs ont leurs habitudes. Et quand vient l’heure du renouvellement, la migration apparaît comme un gouffre (financier, humain, logistique) face auquel la reconduction semble le seul choix raisonnable.

C’est ce qu’on appelle en économie un « effet de verrouillage » (lock-in). Et Microsoft, comme ses concurrents Amazon Web Services ou Google, a bâti une grande partie de sa stratégie commerciale sur cette réalité. Chaque renouvellement de contrat sans amorce de diversification reserre un peu plus l’étau. On ne sort pas d’une dépendance structurelle en attendant que le prochain contrat soit le bon moment pour agir.

LE CONTRAT EN CHIFFRES
• 152 millions d’euros : montant maximum du contrat renouvelé
• 12 millions d’élèves concernés par les outils déployés
• 870 000 enseignants utilisateurs quotidiens de la suite Microsoft
• 0 : nombre de plans de migration rendus publics à ce jour

Les alternatives existent, mais peinent à s’imposer

Quant à l’argument selon lequel “il n’y a pas d’alternative viable”, il mérite d’être sérieusement interrogé. En matière de bureautique, LibreOffice équipe déjà de nombreuses administrations européennes, dont une partie significative de l’administration française elle-même. OnlyOffice, Collabora, ou encore la suite Nextcloud pour la collaboration et le stockage, offrent des fonctionnalités comparables à celles de Microsoft 365 pour un grand nombre d’usages courants.

Du côté des clouds souverains, la France dispose depuis peu de l’offre « Cloud de confiance » labellisée par l’ANSSI, portée par des opérateurs comme OVHcloud ou Outscale (lire notre n°1 consacré aux prestataires présents sur le marché français). Ces solutions ne sont pas parfaites, ne couvrent pas tous les cas d’usage, et leur montée en puissance prendra du temps. Mais elles ne peuvent progresser que si la commande publique accepte de leur faire confiance.

La question n’est donc pas binaire : tout Microsoft ou tout open source. Non. La question, c’est de savoir si, lors de ce renouvellement, le ministère a seulement envisagé une approche modulaire. Par exemple, reconduire les briques véritablement indispensables à court terme, tout en amorçant, sur d’autres périmètres moins critiques, l’adoption progressive d’alternatives. Rien dans la communication officielle ne permet de le croire.

Ce que « souveraineté numérique » devrait vouloir dire

Le terme est devenu un incontournable des discours politiques depuis que la pandémie a mis en lumière les fragilités des chaînes d’approvisionnement mondiales. Emmanuel Macron, Jean-Noël Barrot lors de son passage au secrétariat au Numérique, les rapports du Sénat comme de l’Assemblée nationale, tous ont agité l’étendard de la souveraineté numérique. Mais entre le discours et la commande publique, le fossé reste abyssal.

La souveraineté numérique, pour une institution comme l’Éducation nationale, ce n’est pas seulement une question de sécurité des données. C’est aussi une question d’indépendance décisionnelle, à savoir la capacité à changer de fournisseur, à négocier en position de force et à ne pas subir des hausses tarifaires unilatérales. C’est une question de résilience : que se passe-t-il si Microsoft modifie ses conditions d’utilisation, si un conflit géopolitique comme ceux que nous vivons complique les relations transatlantiques, si une cyberattaque paralyse les serveurs d’un partenaire étranger ?

Ces questions se posent déjà ailleurs en Europe. L’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède ont chacun, à leur manière, engagé des chantiers de réduction de la dépendance aux GAFAM dans leurs administrations publiques. Avec des résultats inégaux, certes, et des coûts de transition non négligeables, mais avec une trajectoire lisible.

« Aurait-il été possible de renouveler uniquement les briques indispensables tout en amorçant progressivement l’adoption d’alternatives, open source ou européennes ? »

La bonne stratégie

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas trop tard. Mais chaque renouvellement sans plan de sortie est une occasion manquée. Voici ce qu’une stratégie crédible devrait comporter :

  • Premièrement, une cartographie des usages. Tous les services numériques de l’Éducation nationale ne présentent pas le même niveau de dépendance, ni le même coût de migration. Messagerie, stockage, outils de visioconférence, logiciels métiers spécifiques, etc., chaque brique doit être évaluée individuellement, avec un horizon de remplacement réaliste.
  • Deuxièmement, des appels d’offres modulaires et progressifs. Plutôt que de reconduire un contrat global, le ministère pourrait lancer des expérimentations sur des périmètres délimités (quelques académies pilotes, quelques usages ciblés) avec des alternatives open source ou européennes. Les retours d’expérience permettraient d’affiner la stratégie avant un déploiement plus large.
  • Troisièmement, un engagement budgétaire clair pour la transition. La migration a un coût. Qu’il s’agisse de la formation des enseignants, de l’accompagnement des équipes informatiques ou de la période de double équipement, tout cela doit être financé. Prétendre vouloir la souveraineté numérique sans y consacrer de moyens dédiés relève du vœu pieux.
  • Quatrièmement, de la transparence. Que le ministère rende publique sa feuille de route numérique. Que les parlementaires, les syndicats d’enseignants, les associations de parents d’élèves, les experts puissent en débattre. La souveraineté numérique est trop importante pour être laissée aux seuls arbitrages budgétaires de Bercy.

La leçon de l’initié

Christophe Aulnette l’a compris avant beaucoup d’autres, peut-être parce qu’il a vu le système de l’intérieur. Et son message n’est pas idéologique. Il ne s’agit pas de diaboliser Microsoft, ni de prétendre que l’open source est toujours meilleur. Il s’agit de reprendre la main sur sa propre trajectoire technologique. Il s’agit de redevenir acteur de ses choix, plutôt que de les subir.

Pour l’Éducation nationale, cet enjeu dépasse largement la comptabilité des contrats. Il s’agit de savoir quelle image de la souveraineté, de l’indépendance, de la capacité à décider par soi-même, on veut transmettre à 12 millions d’élèves.

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