Avec son plan “Électrifions la France”, le gouvernement veut accélérer la sortie des énergies fossiles en poussant les ménages, les entreprises et les territoires vers l’électricité. L’ambition est claire, la logique économique réelle. Mais derrière les promesses de pouvoir d’achat, une autre question surgit déjà. Qui garantira la confiance dans cette électrification massive, alors que le marché de la rénovation traîne déjà ses fraudes, ses malfaçons et ses opérateurs opportunistes ?
Le gouvernement a choisi son cap et a présenté fin avril un plan d’électrification structuré autour de 22 mesures, avec une idée simple : réduire la dépendance française au pétrole et au gaz importés, alléger la facture énergétique et appuyer la souveraineté sur une électricité produite en France. Rappelons que les énergies fossiles représentaient encore 58 % de la consommation finale en 2024, contre 27 % pour l’électricité, et que la facture énergétique du pays s’est élevée à 57,8 milliards d’euros.
Sur le papier, c’est cohérent. Le plan cible les principaux gisements de consommation fossile. Les bâtiments, d’abord, avec l’accélération des pompes à chaleur, la fin progressive du gaz dans le neuf et le fléchage des aides à la rénovation vers des solutions électriques. Les mobilités, ensuite, avec de nouveaux soutiens au leasing social, aux gros rouleurs, aux utilitaires et aux poids lourds électriques, ainsi qu’un effort sur les bornes. L’industrie, l’artisanat et l’agriculture, enfin, sont embarqués à travers des aides à l’équipement, des appels à projets, des contrats d’électricité de long terme et des mesures de raccordement. Le gouvernement promet aussi 100 territoires d’électrification et près de 4,5 milliards d’euros par an orientés vers cette politique d’ici 2030, en complément de 5,5 milliards déjà existants.
Le message politique est limpide. D’autant que la France aurait déjà l’atout essentiel : une production électrique abondante, excédentaire et largement décarbonée. Le gouvernement évoque, en effet, une électricité “à 95 % décarbonée” et un solde exportateur important dans les prochaines années. Le plan défend donc une lecture presque stratégique de l’électrification. Il ne s’agirait plus seulement de climat, mais aussi de compétitivité, de balance commerciale, de résilience géopolitique et de réindustrialisation.
Jusqu’ici, rien de choquant. Le problème commence au moment où ce grand récit public se heurte au terrain. Car électrifier massivement ne consiste pas seulement à subventionner des équipements. Cela revient à ouvrir à grande vitesse un immense marché de l’installation, de la maintenance, du financement, du contrôle, de la donnée et de la certification. Et c’est précisément là que la confiance devient un enjeu central.
Le gouvernement a déjà identifié la faille
Le plus intéressant dans ce plan n’est peut-être pas ce qu’il promet, mais ce qu’il révèle. Sur les pompes à chaleur, pièce maîtresse de l’axe bâtiment, le gouvernement reconnaît noir sur blanc que la dynamique est insuffisante. Il note que seules 180 000 PAC air-eau ont été installées en 2024, contre près de 350 000 en 2022, et admet que de nombreux ménages craignent “la fraude, la malfaçon ou une installation bâclée”.
Cette phrase dit tout. Si l’exécutif prévoit une offre “clés en main” intégrant installation, maintenance, financement et éventuellement fourniture d’électricité, ce n’est pas par confort sémantique. C’est parce que le marché actuel n’inspire pas assez confiance. Le plan prévoit donc de labelliser des acteurs capables de proposer une offre mensualisée, sans avance de coût, avec des critères de qualité et de résilience industrielle. L’État reconnaît ainsi que le principal frein n’est plus seulement technique ou budgétaire, mais bien informationnel et réputationnel.
Même logique côté recharge. Le gouvernement veut multiplier les points de charge sur le réseau routier national et réabonder les dispositifs de soutien, tout en annonçant un effort de transparence sur la facturation des recharges et sur la fiabilité des données publiques liées aux bornes. Là encore, ce n’est pas anodin. Lorsque l’État explique qu’il faut rendre les prix plus lisibles et fiabiliser l’information, il reconnaît implicitement qu’un marché peut croître vite tout en restant opaque pour l’usager.
La prochaine bataille ne portera pas seulement sur les volumes
La tentation politique est toujours la même. Annoncer des objectifs, additionner des volumes, compter des milliers de véhicules, de PAC, de bornes et de territoires pilotes, puis en déduire une réussite. C’est une erreur de lecture. Dans ce type de transformation, le risque n’est pas seulement le retard. C’est aussi la dégradation silencieuse de la confiance.
Dès que les aides affluent, les opportunistes arrivent. Démarchage agressif, faux installateurs, usurpation de logos publics, promesses d’équipement “gratuit”, devis opaques, surfacturation, équipements mal dimensionnés, maintenance introuvable, montage financier incompréhensible, manipulation du reste à charge, faux argumentaires sur les économies futures. Rien de tout cela n’a besoin d’être inventé. Le secteur de la rénovation énergétique en a déjà donné un avant-goût. L’électrification à grande échelle risque simplement de changer d’échelle.
Le danger est d’autant plus grand que le plan repose sur un enchaînement d’intermédiaires. Entre l’État, les aides, les CEE, les collectivités, les installateurs, les financeurs, les énergéticiens, les opérateurs de bornes, les syndics, les plateformes et les sous-traitants, le parcours devient vite illisible pour un ménage ou une petite entreprise. Or plus une chaîne est longue, plus la responsabilité se dilue. Et plus la responsabilité se dilue, plus la fraude prospère.
Le gouvernement évoque une “offre commerciale sécurisante” pour les PAC. Très bien. Mais sécurisée comment, exactement ? Par quel référentiel ? Avec quel contrôle ex ante ? Avec quelle traçabilité des installations ? Avec quelle vérification des performances réelles après pose ? Avec quelle procédure simple de recours pour l’usager lésé ? Sur ces questions, le plan ouvre une piste mais ne ferme rien.
Sans architecture de confiance, l’électrification peut se retourner contre elle-même
Le paradoxe est là. Ce plan peut réussir économiquement et échouer socialement. Il peut déclencher des installations, faire grimper les statistiques, occuper les filières et malgré tout produire de la défiance. Il suffirait de quelques scandales bien visibles sur des PAC mal posées, des aides captées, des abonnements de recharge illisibles ou des promesses de gains exagérées pour gripper toute la mécanique.
C’est précisément pour cette raison que l’électrification mérite mieux qu’un traitement énergétique classique. Elle doit être pensée comme un sujet de confiance numérique, de transparence et de preuve. Il faudra des identités professionnelles vérifiables, des labels contrôlés pour de vrai, des devis comparables, des historiques d’intervention opposables, des données fiables sur les bornes, des parcours d’aide compréhensibles, des contrats lisibles et des mécanismes d’alerte contre les abus. Sans cela, la massification deviendra une foire.
Le gouvernement veut électrifier la France. Très bien. Mais il devra faire davantage que pousser des équipements et des subventions. Il devra sécuriser l’écosystème qui va avec. Car un marché subventionné, complexe et massifié attire toujours les fraudeurs avant d’attirer durablement la confiance.
Et c’est probablement là que se jouera le vrai test de ce plan. Non pas dans le nombre d’annonces, mais dans la capacité à empêcher que la transition énergétique devienne, pour des milliers de ménages et d’entreprises, une nouvelle zone grise.
