Enfants ukrainiens déportés : quand l’OSINT et l’IA deviennent des armes d’enquête

Les 16 et 17 avril 2026, Europol a réuni à La Haye 40 enquêteurs de 18 pays, aux côtés de la Cour pénale internationale et de plusieurs partenaires, pour un hackathon OSINT consacré à la localisation d’enfants ukrainiens transférés ou déportés de force. Résultat : 45 dossiers d’information ont été produits et transmis aux autorités ukrainiennes. Cette opération offre de l’espoir et confirme que les traces numériques ouvertes, croisées avec des méthodes d’analyse avancées, peuvent devenir un levier concret pour retrouver des personnes, documenter des chaînes de responsabilité et nourrir des enquêtes sur des crimes internationaux.

Attention, Europol n’a pas annoncé le retour de 45 enfants dans leurs familles. Malheureusement non. L’agence dit seulement (et c’est déjà beaucoup) avoir contribué à reconstituer des éléments susceptibles de permettre leur localisation.

Les enquêteurs ont, en effet, compilé des rapports contenant des itinéraires de transport, des noms de personnes ayant facilité les transferts, des indications sur des camps ou des installations, des plateformes diffusant des photos d’enfants potentiellement expulsés, ainsi que des informations sur des unités militaires russes. La recherche de victimes progresse et avec elle, la capacité à transformer des fragments publics épars en renseignements exploitables.

Cette opération s’inscrit dans un dossier beaucoup plus vaste. Selon la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur l’Ukraine, des milliers d’enfants ont été déportés vers la Fédération de Russie ou transférés vers des territoires occupés. La Commission dit avoir déjà vérifié plus de 1 200 cas concernant 5 régions ukrainiennes et souligne que 80 % des enfants des cas documentés n’avaient pas été rendus à la date de son rapport. Elle estime aussi que les déportations, transferts forcés et disparitions forcées d’enfants constituent des crimes contre l’humanité.

Le cadre judiciaire existe déjà. En mars 2023, la Chambre préliminaire II de la Cour pénale internationale a, en effet, délivré des mandats d’arrêt contre Vladimir Poutine et Maria Alekseyevna Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l’enfant. La CPI indiquait alors qu’il existait des “motifs raisonnables” de les soupçonner du crime de guerre de déportation illégale et de transfert illégal d’enfants depuis des zones occupées d’Ukraine vers la Russie. L’annonce d’Europol vient donc épaissir, documenter et consolider un dossier déjà installé au plus haut niveau judiciaire international.

Des traces ouvertes qui deviennent de la preuve

Avec ce type d’opération, L’OSINT cesse d’être perçu comme une discipline périphérique réservée à quelques experts. Il devient un outil opérationnel de localisation, d’attribution et de documentation. Europol soulignait déjà fin 2023 la création d’une task force OSINT pour appuyer les enquêtes sur les crimes internationaux commis en Ukraine. L’opération menée en avril 2026 confirme que cette logique s’installe dans la durée.

L’apport de l’IA et de l’automatisation renforce un peu plus encore cette dynamique. Dans un rapport consacré à l’IA et au maintien de l’ordre, Europol explique que les outils automatisés d’OSINT aident à découvrir des sources jusqu’ici non identifiées, à exploiter des données non structurées, à mener des recherches ciblées et à produire des informations en temps réel, à une vitesse supérieure à celle à laquelle les criminels peuvent effacer leurs traces.

Et le même mouvement apparaît aussi dans d’autres domaines. Le département américain de la Justice indique que la numérisation des dossiers et les outils d’analyse textuelle basés sur l’IA peuvent aider les enquêteurs à effectuer des recherches automatisées, à identifier des liens au sein d’un dossier ou entre plusieurs affaires, et à rendre les revues de cold cases plus objectives et plus efficaces. Aux États-Unis encore, NamUs (National Missing and Unidentified Persons System) sert de base centralisée sécurisée pour rapprocher personnes disparues et restes non identifiés, en combinant technologie, services forensiques et soutien d’enquête. Là aussi, la logique est la même. Plus les données sont structurées, partageables et recoupables, plus les chances de résolution augmentent.

Ce que cela dit aussi des cold cases

Si personne ne peut démontrer sérieusement aujourd’hui que l’OSINT et l’IA auraient fait disparaître une part des cold cases des années 1980 et 1990, il est, en revanche, raisonnable d’affirmer qu’avec des dossiers numérisés, des capacités de recherche automatisée, des croisements interservices plus rapides, des bases partagées et des outils aptes à traiter des masses de données hétérogènes, un certain nombre d’affaires auraient probablement connu une autre trajectoire. Ce n’est pas une certitude comptable, mais une hypothèse solide.

Pendant des décennies, les enquêteurs ont travaillé avec des archives papier, des informations cloisonnées, des photos peu exploitables, des indices dispersés et des délais qui favorisaient l’oubli. Aujourd’hui, une image publiée sur une plateforme, un itinéraire logistique, un visage recroisé, un commentaire géolocalisable ou une archive administrative peuvent ressurgir, être corrélés et réinsérés dans un récit d’enquête. C’est exactement ce que montre l’opération coordonnée par Europol. La guerre moderne produit des traces. L’enjeu n’est plus seulement de les collecter, mais surtout de les rendre exploitables avant qu’elles ne disparaissent, et recevables avant qu’elles ne soient contestées.

In fine, la confiance numérique ne se limite pas à protéger des échanges, certifier des documents ou sécuriser des identités. Elle consiste aussi à bâtir des méthodes capables de retrouver des personnes, de relier des indices dispersés et de reconstituer des responsabilités quand tout a été fait pour brouiller les pistes. Dans le cas des enfants ukrainiens déportés, l’OSINT et l’IA ne remplacent ni la justice ni la diplomatie, mais donnent aux enquêteurs une chose essentielle que les dossiers les plus sombres ont souvent perdu avec le temps : une chance supplémentaire de faire apparaître la vérité.

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