C’est la douche froide pour Palantir Technologies. L’entreprise américaine, fondée par Peter Thiel et Alex Karp et spécialisée dans l’analyse de données, est dans la tourmente après la publication d’un manifeste aux allures de doctrine politique. Un “bad buzz” qui entraînerait, selon la société de recherche GuruFocus, une chute de 31,8 % de l’action de la société. Pourtant, Palantir ne cesse de poursuivre sa conquête européenne, y compris en France, où elle s’est imposée au sein des services de renseignement français. De quoi soulever une question essentielle : peut-on confier la souveraineté numérique d’un État à un logiciel soumis au Cloud Act américain ?
Acteur historique de l’analyse de données et des technologies de renseignement, Palantir Technologies poursuit son développement auprès des administrations et des institutions de défense occidentales. Fondée par Peter Thiel, Alex Karp et plusieurs associés au début des années 2000, l’entreprise américaine, longtemps identifiée pour ses collaborations avec les agences de renseignement américaines, affiche désormais plus ouvertement ses ambitions stratégiques auprès des États démocratiques.
Cette évolution s’est récemment matérialisée par la publication sur X d’un manifeste quasiment idéologique et politique, fait rare pour une entreprise. Suscitant de nombreux débats, ce document évoque tour à tour la militarisation de l’IA, la responsabilité morale des géants de la Silicon Valley à accompagner les États dans leur politique de défense, ou encore la nécessité de revenir à une forme d’engagement civique. Le tout sur fond de critiques de cultures jugées “régressives” prônant l’inclusion. De quoi créer un malaise au sein des plus hautes sphères européennes, où Palantir est en pleine expansion.
Une présence consolidée dans les services de l’État français
Occupant une place de choix dans le portefeuille de l’éditeur Américain, la France s’est d’abord fait (très) discrète sur son rapprochement avec la firme, pourtant amorcé dès 2015, après les attentats du 13 novembre au Stade de France et au Bataclan. Depuis, le contrat (dit “transitoire”) avec la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) ne cesse d’être renouvelé, le dernier en date ayant été conclu en décembre 2025. À l’image des artefacts de l’univers de Tolkien dont elle tire son nom, Palantir Technologies aurait fait la différence avec ses « pierres de vision » numériques, capables d’analyser de larges volumes de données, le tout boosté à l’IA.
Plus particulièrement, le logiciel Gotham, développé initialement pour les agences de sécurité américaines, permet d’agréger et de corréler des informations issues de multiples sources afin de faciliter les investigations et l’aide à la décision. Pour les services utilisateurs, cette capacité analytique constitue un levier important face à l’évolution des menaces terroristes, cybercriminelles ou informationnelles. De quoi en faire l’allié des pays européens, notamment au Royaume-Uni, En février 2026, le ministère de la Défense britannique ayant signé un contrat de 328 millions de dollars avec Palantir en février 2026, selon L’Express.
Entre performance technologique et dépendance stratégique
Si les performances techniques de Palantir sont régulièrement mises en avant, son intégration dans des environnements institutionnels sensibles soulève néanmoins plusieurs interrogations. L’un des principaux sujets concerne le cadre juridique applicable à l’organisation. En tant que société américaine, Palantir demeure soumise à la législation des États-Unis, notamment au Cloud Act, qui peut permettre aux autorités américaines de solliciter l’accès à certaines données détenues par des entreprises de droit américain, y compris lorsque celles-ci sont hébergées à l’étranger.
Dans le cadre d’activités liées à la sécurité nationale ou à la gestion de données sensibles, cette situation alimente les débats autour de plusieurs enjeux :
- la confidentialité des données stratégiques traitées par les administrations européennes ;
- la capacité des États à conserver une autonomie complète sur leurs infrastructures numériques critiques ;
- le risque de dépendance technologique à long terme vis-à-vis de fournisseurs extra-européens.
Pour répondre à ces préoccupations, Palantir rappelle régulièrement que les données traitées restent sous le contrôle de ses clients et que ses architectures répondent aux exigences de sécurité des administrations concernées. En résumé, les données issues des services de renseignements nationaux (dont la DGSI) sont juridiquement soumises au Cloud Act, mais la solution demeure on-premise (et notamment installée sur des serveurs propriétaires, pour le cas de la France).
Un enjeu majeur pour l’avenir des politiques numériques européennes
L’essor de Palantir au sein des institutions publiques illustre plus largement les arbitrages auxquels sont confrontés les États dans leur transformation numérique. D’un côté, les administrations doivent disposer d’outils capables de traiter des volumes de données toujours plus importants avec un haut niveau de fiabilité. De l’autre, la protection des données, la maîtrise des infrastructures critiques et l’indépendance technologique deviennent des enjeux stratégiques majeurs.
Pour la France comme pour l’Union Européenne, la question ne se limite donc plus à l’adoption de solutions performantes, mais à la capacité de développer, à moyen terme, un écosystème technologique souverain capable de répondre aux mêmes exigences opérationnelles. Dans cette perspective, l’expérience Palantir pourrait constituer à la fois une réponse immédiate aux besoins des institutions et un accélérateur de réflexion pour l’émergence de futures alternatives européennes.
