À quelques mois du lancement attendu des portefeuilles européens d’identité numérique, un rapport de la Commission européenne livre un constat moins rassurant que les discours officiels. L’interopérabilité progresse, mais les écarts de maturité entre États, le retard des infrastructures de confiance et l’absence de signe de confiance commun menacent encore le calendrier. La France figure toutefois parmi les pays les plus actifs.
Le portefeuille européen d’identité numérique (EUDI Wallet) entre dans sa phase la plus délicate, celle où les normes, les prototypes et les démonstrateurs doivent devenir des services réellement utilisables dans les 27 États membres.
Rappelons que le règlement européen impose à chaque pays de mettre à disposition au moins un EUDI Wallet d’ici la fin de l’année 2026. Ce portefeuille doit permettre aux citoyens, résidents et entreprises de s’identifier, de présenter des justificatifs numériques, de signer des documents ou de prouver leur âge sans révéler inutilement d’autres données personnelles.
Le rapport consacré au premier EUDI Wallets Launchpad, organisé en décembre 2025 à Bruxelles, montre que le passage à l’échelle reste loin d’être acquis. L’événement a réuni plus de 250 participants et permis de réaliser 1 260 tests. Pourtant, seuls onze États membres sont venus avec une application de portefeuille effectivement testable. Rapporté aux 27 pays de l’Union, moins d’un quart des États ont donc participé avec une solution compatible avec l’environnement EUDI. Le rapport estime lui-même que seuls quelques pays seront prêts pour l’échéance opérationnelle de novembre 2026.
L’interopérabilité progresse, mais les écarts restent béants
Sur les 671 tests réalisés pendant l’événement, 570 ont été conduits directement entre portefeuilles, émetteurs et vérificateurs issus de différents participants. Parmi eux, 420 ont réussi, soit près de 74 %. Ce résultat montre que les briques techniques peuvent déjà dialoguer dans une majorité de scénarios.
Les tests portaient notamment sur l’émission d’une identité personnelle numérique, la présentation à distance d’un justificatif, l’utilisation d’un permis de conduire mobile ou la preuve d’âge. Cette dernière doit permettre, par exemple, de démontrer qu’un utilisateur a plus de 18 ans sans transmettre son nom, sa date de naissance ou son adresse.
In fine, la photo reste très inégale. Certains États disposent déjà de portefeuilles nationaux largement adoptés, mais encore insuffisamment alignés avec les spécifications européennes. D’autres avancent sur les normes EUDI sans disposer d’un service national mature. Le rapport distingue d’ailleurs quatre profils :
- des pays qui bâtissent les fondations techniques sans wallet national encore lancé,
- des pays qui lancent un wallet naissant déjà aligné sur les spécifications européennes,
- des pays dont le wallet national connaît une forte adoption mais reste peu compatible avec le cadre EUDI,
- des pays qui cumulent forte adoption et fondations techniques solides.
La France se situe dans ce dernier groupe, aux côtés de l’Italie et de l’Autriche. La France se distingue aussi nettement dans l’exercice de test. Elle a réalisé 270 tests pair à pair, devant l’Autriche qui en compte 213. Ce volume ne constitue pas un certificat de conformité ni une garantie de disponibilité commerciale. Il témoigne néanmoins d’une implication française particulièrement forte dans les travaux d’interopérabilité.
Oui, mais voilà, les listes de confiance mises à disposition pendant l’événement ont été très peu utilisées. Ces infrastructures doivent pourtant permettre à un portefeuille de savoir quels États, fournisseurs, émetteurs de justificatifs ou prestataires sont autorisés à intervenir. Sans elles, une application peut fonctionner techniquement sans être capable d’établir de manière fiable qui se trouve réellement de l’autre côté de l’échange.
Le principal danger n’est plus seulement technique
Le rapport conclut en indiquant que la fragmentation devient désormais un risque stratégique plus que strictement technique.
Les normes convergent autour d’OpenID, d’ISO, d’ETSI et des mécanismes européens de conformité. Une implémentation de référence en open source, déjà passée par sept versions depuis mars 2024, aide les pays les moins avancés à tester leurs développements. Le problème se déplace donc vers les calendriers, les choix d’expérience utilisateur, les infrastructures de confiance, la communication et les stratégies de mise sur le marché.
Un portefeuille ne sera pas adopté simplement parce qu’il respecte une spécification. Il devra proposer des services concrets et immédiatement compréhensibles. Ouvrir un compte bancaire, louer un véhicule, signer un contrat, s’inscrire à une université, voyager ou prouver une qualification professionnelle constituent des usages capables de créer cette valeur. Sans attestations disponibles et sans entreprises prêtes à les accepter, le wallet restera une coquille réglementaire.
Les acteurs privés semblent disposés à participer, mais ils attendent encore des priorités claires, des règles stables et un parcours d’intégration prévisible. Le rapport met aussi en garde contre des promesses de simplicité qui ne correspondraient pas à l’expérience réelle. Face à des applications déjà installées et connues comme Apple Wallet ou Google Wallet, le portefeuille européen ne bénéficiera d’aucun droit automatique à l’adoption.
La confiance visuelle reste elle aussi insuffisamment traitée. Les équipes réunies à Bruxelles demandent un signe européen commun permettant de distinguer immédiatement un portefeuille officiel d’une copie ou d’une application trompeuse. Sans identité graphique partagée, règles d’usage et gouvernance commune, chaque État risque de présenter son wallet différemment et d’accroître la confusion.
Le volet expérience utilisateur du Launchpad a par ailleurs fait émerger un autre point de friction : l’activation obligatoire de l’identité numérique dès l’installation de l’application. Plusieurs délégations plaident désormais pour une activation contextuelle, déclenchée seulement au moment où un service la réclame vraiment, plutôt qu’en préalable systématique.
Le Launchpad montre ainsi que l’Europe sait désormais faire fonctionner plusieurs portefeuilles ensemble. Elle n’a pas encore démontré qu’elle savait les lancer simultanément, les rendre reconnaissables et leur donner une utilité quotidienne dans l’ensemble du marché intérieur.
Mais le calendrier de fin 2026 reste officiellement inchangé. Sauf qu’il ne suffira pas de publier 27 applications dans les stores mobiles pour considérer le projet comme réussi. Le vrai test commencera lorsque les citoyens tenteront de les utiliser au-delà de leurs frontières.