Messagerie, bureautique, stockage, visioconférence, IA ou smartphone… L’offre européenne permet désormais de réduire sa dépendance à Google, Microsoft, Amazon, Apple ou Meta. Encore faut-il distinguer les solutions réellement maîtrisables des produits simplement hébergés en Europe. Voici les repères pour choisir sans sacrifier ses usages.
Le pays d’origine d’un éditeur ne suffit pas. Une application française peut dépendre d’un cloud américain ou de briques impossibles à remplacer. À l’inverse, un logiciel international et open source peut offrir une réelle autonomie lorsqu’il est déployé sur une infrastructure maîtrisée.
Il faut examiner l’actionnariat, la juridiction, le lieu de stockage, les accès d’administration et les possibilités d’export. Le chiffrement compte aussi. Qui détient les clés et peut lire les contenus ? Toutes les alternatives aux Gafam ne sont d’ailleurs pas européennes. DeepSeek reste chinois, Bluesky américain et DaVinci Resolve australien. Jitsi est soutenu par l’américain 8×8, mais son code ouvert permet de l’installer sur ses propres serveurs. Les conditions de déploiement comptent donc davantage que le logo.
Pour les besoins courants, choisir une suite cohérente
Pour un particulier, un indépendant ou une petite structure sans équipe informatique, remplacer une suite complète par une autre reste la voie la plus réaliste. Proton Workspace convient lorsque la confidentialité prime. La messagerie, l’agenda et le stockage bénéficient d’un chiffrement poussé et d’une juridiction suisse. La production collaborative reste toutefois moins riche que chez Google ou Microsoft.
kSuite d’Infomaniak privilégie la continuité d’usage. Elle réunit la messagerie, kDrive, kChat, la visioconférence et l’édition en ligne sur des infrastructures suisses. Mailo propose une solution française plus simple pour le mail, l’agenda et le stockage. Tuta constitue une autre option chiffrée, mais la reprise d’un compte Gmail peut demander davantage d’efforts.
Pour le travail local, LibreOffice reste l’alternative la plus mature à Microsoft Office. Sa compatibilité doit néanmoins être testée sur les macros et les documents complexes. CryptPad convient mieux à la collaboration sensible. Le chiffrement dans le navigateur empêche l’hébergeur de lire les contenus.
Les PME doivent arbitrer entre simplicité et maîtrise
Une PME peut construire sa suite autour de Nextcloud. La plateforme couvre le stockage, le partage, les agendas, les contacts, le tchat et la visioconférence. Elle peut être exploitée en interne ou confiée à un prestataire européen. OnlyOffice facilite les échanges de fichiers avec Microsoft, tandis que LibreOffice reste adapté au travail local.
L’auto-hébergement exige cependant des compétences, des mises à jour régulières et des sauvegardes sérieuses. Un logiciel libre installé sur un serveur mal administré ne crée pas de souveraineté. Il ajoute un risque. Pour beaucoup de PME, une offre Nextcloud gérée par un prestataire européen sera plus raisonnable.
Talkspirit privilégie une expérience prête à l’emploi. Element, fondé sur le protocole Matrix, convient mieux lorsque l’interopérabilité ou l’auto-hébergement sont prioritaires. Jitsi répond aux besoins courants de visioconférence et BigBlueButton à ceux de la formation. LaSuite et Visio s’adressent d’abord aux agents publics. Ils ne sont pas encore accessibles à toutes les entreprises comme des services prêts à l’emploi.
Les données sensibles imposent des garanties supérieures
Les données de santé, les dossiers juridiques et les informations industrielles, en revanche, ne sont pas des fichiers ordinaires. Il faut contrôler les administrateurs, le chiffrement, les sauvegardes, la traçabilité et la réversibilité.
OVHcloud, Scaleway et Infomaniak réduisent la dépendance aux hyperscalers américains. Le choix doit néanmoins porter sur une offre précise et ses garanties contractuelles. SecNumCloud ne qualifie jamais automatiquement tout le catalogue d’un fournisseur. Pour les usages réglementés, son périmètre exact doit être vérifié.
IA, création et terminaux demandent du pragmatisme
La transition est assez simple pour la création. GIMP couvre une partie des usages de Photoshop, Darktable le traitement photographique, Krita le dessin et Kdenlive le montage vidéo. Leur fonctionnement local évite d’envoyer systématiquement les contenus vers un cloud.
En IA, Mistral, Apertus et Euria constituent des pistes européennes crédibles sans effacer les dépendances aux puces et aux infrastructures. Les informations confidentielles exigent un modèle local ou une garantie de non-réutilisation des requêtes et des documents.
Côté mobile, Murena avec /e/OS est le compromis le plus accessible pour réduire la collecte de Google. Fairphone répond d’abord aux enjeux de réparabilité et de durabilité, mais peut aussi être livré avec /e/OS. GrapheneOS relève davantage de la sécurité que de la souveraineté européenne. Sur ordinateur, Ubuntu ou Linux Mint peuvent remplacer Windows ou macOS après vérification des logiciels métiers et des périphériques.
Une migration par étapes plutôt qu’un grand basculement
Il est préférable de commencer par les outils les moins imbriqués dans le système d’information, comme la création graphique ou la visioconférence. La messagerie, le stockage et la bureautique peuvent ensuite être testés avec un groupe pilote. Les formats de fichiers, les applications mobiles, le partage externe, l’authentification, l’assistance et l’export doivent être éprouvés avant toute généralisation.
La meilleure alternative n’est pas nécessairement la plus française ni la plus ouverte. C’est celle qui offre un contrôle adapté aux risques, reste utilisable et permet de partir sans perdre ses données. La souveraineté commence dans la capacité à choisir, exploiter et remplacer ses outils.