Vidéoprotection algorithmique : l’exception olympique s’installe dans la durée

Présentée comme une expérimentation exceptionnelle pour sécuriser les Jeux de Paris, la vidéoprotection algorithmique pourra finalement être utilisée jusqu’à la fin de 2030 et dans un nombre élargi de lieux. Une extension qui intervient pourtant sans preuve décisive de son efficacité et ravive le débat sur la surveillance automatisée de l’espace public.

Ce qui devait rester une expérimentation temporaire survivra finalement aux Jeux olympiques de Paris 2024. Promulguée le 18 août 2026, la loi RIPOST autorise la poursuite de la vidéoprotection algorithmique jusqu’au 31 décembre 2030.

Le dispositif permet d’appliquer des traitements d’intelligence artificielle aux images captées par des caméras afin de détecter en temps réel certains événements considérés comme potentiellement dangereux : intrusion dans une zone interdite, mouvement ou densité inhabituelle de foule, circulation à contresens, objet abandonné, personne au sol, départ d’incendie ou port d’arme.

L’évolution n’est pas seulement calendaire. Initialement centrée sur les manifestations sportives, récréatives ou culturelles et leurs abords, l’expérimentation pourra désormais concerner certains bâtiments et lieux ouverts au public « particulièrement exposés » à des risques d’actes terroristes ou d’atteintes graves à la sécurité des personnes. Leur liste devra être fixée par arrêté du ministre de l’Intérieur.

Pour les sites confrontés à un risque permanent, l’autorisation pourra courir aussi longtemps que celle du système de vidéoprotection lui-même. En cas de circonstances exceptionnelles, elle pourra être accordée pour trois mois et renouvelée. Derrière le maintien du mot « expérimentation », c’est donc un changement d’échelle qui se dessine.

« Ces systèmes ont pour objectif d’aider les opérateurs à détecter certaines situations à risque », explique Stéphane Carré, directeur commercial France chez Axis Communications. Le fabricant de caméras connectées insiste sur le rôle d’assistance de la technologie : l’algorithme génère une alerte, mais la décision d’intervenir reste entre les mains d’un opérateur humain.

Des résultats qui ne démontrent pas encore l’efficacité

Cette prolongation aurait pu apparaître comme la conséquence logique d’un bilan probant pendant les Jeux. Or les évaluations disponibles disent autre chose.

Dans son rapport consacré à l’expérimentation, le Sénat reconnaît des performances « très variables » selon les usages. Pour les objets abandonnés, seuls 23 % des 1 552 signalements enregistrés par la SNCF et 22 % des 1 302 alertes relevées par la RATP correspondaient à de véritables détections. Des personnes assises ou immobiles, notamment des personnes sans domicile fixe, ont parfois été confondues avec des objets abandonnés.

La détection des mouvements de foule a produit trop peu d’alertes pour être réellement évaluée. Les résultats concernant le port d’arme, testé uniquement à Cannes, sont également jugés inégaux. Quant à la détection des départs de feu et des personnes tombées au sol, ses performances ont été qualifiées de « très insatisfaisantes ». Reflets lumineux, gyrophares ou enseignes ont notamment pu être interprétés comme des incendies.

Surtout, très peu d’alertes ont débouché sur une intervention qui n’aurait pas eu lieu sans l’algorithme. La préfecture de police n’en a recensé qu’une, sur le site olympique de Vaires-sur-Marne. Le comité d’évaluation a conclu que le nombre de situations à risque détectées grâce à l’IA apparaissait « extrêmement faible au regard des moyens financiers déployés ».

Mais attention, ces résultats ne prouvent pas que la technologie est inutile. Les conditions particulières des Jeux, avec jusqu’à 45 000 policiers et gendarmes mobilisés certains jours, réduisaient mécaniquement sa valeur ajoutée. Ils montrent néanmoins que son efficacité reste à établir, surtout face à des environnements changeants qui imposent un paramétrage précis de chaque caméra. Prolonger l’expérimentation peut se défendre. L’élargir avant d’avoir établi des indicateurs robustes de performance est beaucoup plus contestable.

Pas de reconnaissance faciale, mais bien une analyse des comportements

Axis rappelle que le dispositif prévu par la loi « ne correspond pas à une reconnaissance faciale ni à une surveillance individuelle permanente ». Juridiquement, cette distinction est exacte. Les traitements autorisés ne doivent pas permettre d’identifier une personne à partir de ses caractéristiques biométriques, de recouper les images avec d’autres fichiers ni de suivre un individu dans ses déplacements.

Mais l’absence de reconnaissance faciale ne rend pas la technologie neutre. Les personnes filmées ne sont plus seulement visibles sur un écran : leurs silhouettes, leurs mouvements et leurs comportements sont analysés automatiquement afin de déterminer s’ils correspondent à une situation prédéfinie. La CNIL évoque une technologie « par nature intrusive », susceptible d’entraîner un traitement massif de données personnelles à l’insu des personnes concernées.

Le sujet dépasse donc la seule durée de conservation des images. Il porte aussi sur la précision des algorithmes, les biais éventuels, la multiplication des fausses alertes, la cybersécurité des équipements, la traçabilité des décisions et la capacité des autorités à contrôler les prestataires. Le traitement directement embarqué dans certaines caméras peut limiter la circulation des données, mais il ne garantit pas à lui seul la conformité ni la protection des libertés.

La loi impose toujours une intervention humaine avant toute décision opérationnelle et maintient l’application du RGPD, de la loi Informatique et Libertés et des exigences européennes relatives à l’IA. Reste une question plus politique que technique : à partir de quelle durée et de quel niveau de déploiement une expérimentation cesse-t-elle réellement d’en être une ?

En prolongeant jusqu’en 2030 un dispositif dont les résultats restent partiels, la France ne se contente plus de tester une technologie. Elle commence à installer durablement l’analyse algorithmique dans l’espace public. La véritable exigence de confiance sera désormais de démontrer, chiffres et audits indépendants à l’appui, que cette extension est à la fois efficace, nécessaire et proportionnée.

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