Une clé USB cachée dans un dentier, des preuves dispersées sur une multitude de supports, des criminels qui exploitent les différences de législation entre pays. Aux Assises de la cybersécurité, les échanges avec Patrick Touak, chef du Commandement du ministère de l’Intérieur dans le cyberespace, et Glen Prichard, responsable de la section Cybercriminalité et technologie de l’UNODC, éclairent les difficultés concrètes des enquêtes. Derrière les outils de détection, il faut encore trouver les preuves, les exploiter et obtenir la coopération nécessaire pour poursuivre leurs auteurs.
Le support numérique était dissimulé là où les enquêteurs auraient difficilement pensé à le chercher. Dans un dentier. Une mini-clé USB, cachée au niveau des dents de devant, contenait des images d’abus sexuels sur mineurs. L’anecdote rapportée lors de la conférence de presse illustre l’utilité d’un auxiliaire inattendu des investigations numériques, à savoir un chien entraîné à détecter une substance chimique présente dans les supports électroniques.
L’histoire peut surprendre. Elle révèle surtout une réalité du travail d’enquête. Avant d’analyser les données, encore faut-il mettre la main dessus. Et à mesure que les supports se miniaturisent, un objet du quotidien peut devenir une cachette pour des éléments déterminants dans une procédure.
Trouver les données, puis établir les faits
Les affaires liées aux images d’abus sexuels sur mineurs occupent d’ailleurs une place importante dans le travail des enquêteurs, explique Patrick Touak. Elles demandent du temps, alors que les supports numériques à examiner sont toujours plus nombreux. Cette accumulation complique la recherche des éléments utiles et pose la question de l’authenticité des contenus.
Certes, l’IA peut aider à repérer plus rapidement des éléments compromettants. Son intérêt est concret lorsqu’il faut explorer des volumes de données considérables, mais accélérer la recherche ne règle pas toute la difficulté de l’enquête. Il reste à comprendre ce qui a été trouvé et à établir les faits.
À cette activité d’investigation s’ajoute un travail de prévention. Patrick Touak évoque les situations de chantage en ligne et la nécessité de sensibiliser les parents aux activités numériques de leurs enfants. La protection des mineurs commence aussi dans les usages ordinaires, bien avant qu’une affaire n’arrive entre les mains des services spécialisés.
Le COMCYBER-MI travaille également avec les plateformes américaines, ces dernières se montrant sensibles aux conséquences de ces affaires sur leur image. Cette coopération constitue un levier pour les enquêteurs, dans un environnement où une partie des activités et des données qu’ils recherchent dépend d’acteurs privés.
Surveiller les accès sans perdre la maîtrise
Les difficultés ne concernent pas uniquement les systèmes utilisés par les criminels. Elles touchent aussi la protection des services chargés de les combattre. Patrick Touak évoque le suivi des fournisseurs tiers et les risques de compromission concernant les agents au sein des services de sécurité français. Les accès accordés aux prestataires et les échanges entre organisations multiplient les points à surveiller. La sécurité dépend donc aussi de la connaissance des comptes utilisés et des activités qu’ils génèrent.
Les passerelles entre ministères illustrent cette difficulté. Les échanges font état de comptes dont la maîtrise n’est pas complète et de la surveillance des comportements inhabituels. Ils soulèvent aussi la question du seuil à partir duquel une activité doit attirer l’attention.
Ce constat montre combien la surveillance devient délicate lorsque plusieurs systèmes et plusieurs acteurs interviennent. Pour détecter une anomalie, il faut pouvoir la distinguer d’une activité légitime. La connaissance des usages compte autant que la capacité technique à les observer.
Des enquêtes qui restent tributaires des frontières
À l’échelle internationale, Glen Prichard décrit une coopération solide avec Europol et Interpol. Les réseaux existent et permettent aux services de travailler ensemble. Mais cette coopération rencontre encore des obstacles dans les réglementations de certains pays.
Les criminels peuvent tirer parti de ces différences en opérant depuis les territoires où les conditions leur sont les plus favorables. La difficulté dépasse alors la recherche d’une trace numérique. Une enquête qui progresse sur le plan technique peut se heurter aux conditions juridiques de sa poursuite à l’étranger.
L’UNODC travaille avec les États concernés pour renforcer leur prise de conscience et leur capacité à agir. Glen Prichard souligne ainsi l’importance d’un accompagnement qui porte aussi sur les moyens de conduire les opérations et sur les cadres permettant la coopération.
Du support caché dans un objet ordinaire aux obstacles rencontrés entre pays, ces échanges montrent les étapes successives d’une enquête cyber. Trouver une donnée ne signifie pas encore disposer d’une preuve exploitable. Et identifier un auteur ne garantit pas de pouvoir le poursuivre. Les progrès techniques sont nécessaires, mais leur efficacité dépend aussi du travail des enquêteurs, de la maîtrise des accès et de la coopération entre États.